Le 17/03, sur le site Aleteia, M. Jean Etienne Rime a publié une tribune intitulée "Ces souffrances induites par la CIASE" que vous pouvez retrouver ici : https://fr.aleteia.org/2025/03/17/ces-souffrances-induites-par-la-ciase
La thèse de la tribune est, en substance, de déplorer la souffrance des prêtres devenus associés aux actes pédophiles d'un petit nombre leurs confrères alors que l'immense majorité est innocente. S'il ne s'agissait que de cela, une telle tribune ne poserait pas de souci. Toutefois certains propos me poussent à essayer de lui répondre.
Commençons par essayer de sauver la proposition. M. Rime, par sa tribune entend prendre la défense des prêtres en pointant le risque de l’amalgame, et veut inviter à la confiance envers nous. Je lui reconnais cette bonne intention et l’en remercie. Toutefois cette bonne intention ne suffit pas à sauver cette tribune qui comporte plusieurs problèmes.
D’abord le titre. Il commet l’erreur grave de confondre le mal et le remède. La CIASE n’induit pas de souffrances, ce qui cause de la souffrance ce sont les prêtres violeurs, pédophiles et la hiérarchie qui les a couverts. La CIASE est un des remèdes contre ce mal. Et oui, quand le cancer est profond, le remède est parfois violent. Mais écrirait-on des tribunes contre les chimiothérapies sous prétexte qu’elles font tomber les cheveux ?
Ensuite le timing : alors que dans une semaine nous allons célébrer la journée annuelle de mémoire et de prière pour les personnes victimes d’abus dans l’Eglise, il est douloureux de lire un texte qui commence par les mots : “Inutile de revenir sur les épouvantables souffrances des victimes des clercs”. Bien sûr, l’heure n’est pas au procès d’intention, je ne soupçonne pas Monsieur Rime de vouloir ne plus en parler. J’imagine qu’il faut comprendre cet “inutile” au sens de “pas la peine car elles sont connues de tous, bien documentées et sourcées et nous ne ferions que répétés des choses connues de tous”.
Mais au-delà de la maladresse lexicale, je crois qu’il y a une erreur de fond : malgré la CIASE, malgré les affaires qui ne cessent de sortir, malgré la libération de la parole des victimes le phénomène des violences sexuelle dans l’Eglise est encore trop mal connu et mal compris. De nombreux chrétiens, prêtres et laïcs, n’ont pas encore pris la mesure du phénomène, beaucoup sont resté insensible à la parole des victimes et, bien qu’il y ait d’indubitables progrès, il reste encore un long chemin à parcourir pour que “plus jamais cela”. Encore récemment j’entendais un jeune confrère demander à un évêque : “n’est-il pas venu le moment de tourner la page des abus dans l’Eglise ?”, l’évêque lui a répondu “Ce n’est pas à nous de décider de tourner la page”.
On peut regretter l’amalgame, la suspicion qui pèsent sur les prêtres à cause des agissements de nos confrères mais il faut nuancer cela par deux affirmations : d’une part “il faut tout un village pour violer un enfant”. L’agression sexuelle n’est pas une réalité close entre le coupable et la victime, il faut encore un système qui gravite autour d’eux, qui vulnérabilise la victime et protège le coupable, et si beaucoup de prêtres n’ont pas été des violeurs, beaucoup cependant ont participé à des degrés plus ou moins important à ce système. Même moi qui ai pourtant été ordonné prêtre après la CIASE je suis amené à interroger mes pratiques pour voir dans quelle mesure elles peuvent participer à ce système. Et si cela nous amène juste à avoir un peu plus de retenus dans nos gestes envers les enfants, ce n’est pas un prix très lourd pour faire de l’Eglise une maison sûre.
Ensuite, le sacerdoce est une réalité collégiale. Aussi quand l’un de nos frères le souille nous en portons tous la tâche : “ce Judas était l’un de nous et avait reçu sa part de notre ministère” (Ac 1, 17). Par la nature même de notre sacerdoce, il nous est demandé de porter l’opprobre, de faire pénitences, de demander pardon, pour ceux d’entre nous qui ont détourné ce don pour violer, blesser, agresser.
Personnellement je le vis comme une joie douloureuse, une croix donnée par le Christ qui me permet d’être plus proches des victimes d’abus et d’agressions, d’éprouver et de porter avec elles une partie infime de leurs souffrances et ainsi, par elles, d’être plus proche du Christ crucifié, c’est à dire ce pourquoi j’ai été ordonné quand l’évêque m’a remis le calice et la patène : “Recevez l’offrande du peuple saint pour la présenter à Dieu. Ayez conscience de ce que vous ferez, imitez dans votre vie ce que vous accomplirez par ces rites, et conformez-vous au mystère de la Croix du Seigneur”. L’offrande du peuple saint, c’est aussi une offrande de douleurs, de souffrances et de supplications, et il est bon que nous y soyons associés, que nous en portions notre part, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
"Il faut tout un village pour violer un enfant" résume tout, surtout si on y ajoute le chef du village -pater familias- qui laisse faire et/ou cautionne. Je pense là, entre autre, à l'affaire de la rue du bac et aux hauts clercs laïcs mis en cause. A 80 ans, j'ai fréquenté pas mal d'ordonnés et consacré(e)s, y compris de ceux qui ont quitté tout en restant prêtre au fond de leur coeur, de ceux qui ont quitté parce que "hommes comme les autres" ils tenaient, d'abord, à le rester. Et je sais que beaucoup, restés ou pas, savent -intuition et bruits de couloir- les stratagèmes dont usent les autorités pour cacher la misère; ils sont ainsi, fusse à l'insu…