top of page
Rechercher

Le carême est-il le « ramadan des chrétiens » ? Un point de vue catholique - retranscription de mes réponses pour Atlantico

Photo du rédacteur: Clément BarréClément Barré

Atlantico : Le carême a débuté le mercredi 5 mars. On a pu voir d’ailleurs le secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Marco Rubio, donner un entretien avec une grande croix noire tracée à la cendre sur son front. Que signifie cela ?


Le premier jour du carême est appelé « mercredi des cendres » à cause de ce geste. Les catholiques qui le peuvent sont invités à participer à la messe au cours de laquelle le prêtre dépose des cendres sur leur tête, maintenant le geste est devenu le fait de tracer une croix avec de la cendre sur le front de la personne. En faisant ce geste, le prêtre dit « souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » ou bien « convertissez-vous et croyez à l’évangile », deux paroles de l’Ecriture qui sont des invitation à la conversion, à une vie plus ajustée au Christ. La cendre est un signe de deuil et de pénitence que l’on retrouve déjà dans l’ancien testament que ce soit pour des pénitences publiques (comme la ville de Ninive dans le livre de Jonas) ou bien privées (comme David après son adultère dans le livre de Samuel). Elle est le signe que le chrétien entre dans ce temps particulier où il est invité à regretter ses péchés et à chercher à vivre plus fidèlement à la suite du Christ. De fait, il n’est pas rare que le mercredi des cendres les chrétiens reçoivent une remarque étonnée de la part de leurs collègues qui leur font remarquer qu’ils ont « de la saleté » sur le front. Cela dit, c’est rarement aussi marqué que celle que l’on a pu voir sur le front de Rubio, en tout cas en France, la pratique aux USA est sans doute différente. C’est d’ailleurs assez paradoxal puisque le cœur de l’évangile de la messe des cendres invite justement à faire pénitence « dans le secret », sans se montrer et chercher à paraître devant les hommes. Peut-être M. Rubio a-t-il raté cette partie de la messe ?


On voit de plus en plus sur les réseaux sociaux que le « carême serait le ramadan des catholiques ». Hasard du calendrier, carême et ramadan sont concomitants cette année. Pouvez-vous nous expliquer la différence entre l’effort privé et l’effort public ? Est-il vrai que le carême soit proche du ramadan ?


Cette appellation est le signe que l’Islam est devenu en France comme dans de nombreux pays occidentaux la religion de référence, pas la religion majoritaire mais plutôt celle à partir de laquelle le phénomène religieux est pensée en milieu « mainstream ». Evidemment les catholiques réfuteraient cette appellation notamment parce qu’il y a des différences notables entre les deux pratiques. Le ramadan est une pratique religieuse de l’observance, c’est une pratique publique et extérieure. Il a des frontières et un cadre clair. Les heures de jeûne sont connues de tous et la rupture du jeûne est un temps de fête partagé. Le carême est un temps de conversion intérieur que les chrétiens sont appelés à vivre dans le secret de leur relation à Dieu. .

On ne « fait » pas le carême comme on « fait le ramadan » parce qu’il n’y a pas de définition claire de ce que pourrait signifier « faire le carême ». C’est d’ailleurs une difficulté que l’on peut rencontrer avec les jeunes qui affluent à l’église le mercredi des cendres et expriment le souhait de « faire le carême ». Chacun peut choisir un effort qui lui est propre selon le degré d’intensité de sa vie spirituelle et la réalité concrète de son état de vie (une religieuse carmélite ne vit pas le carême de la même manière qu’une mère de famille de 5 enfants ou un prêtre de la même manière qu’un sportif professionnel). Chacun est appelé à discerner et à choisir en conscience et face à Dieu les efforts qu’il veut faire pour se convertir.

Il faut aussi dire que la tradition catholique se méfie des pratiques ascétiques trop volontaristes car il ne faut pas oublier qu’en bonne théologie chrétienne l’homme ne se sauve pas ou ne s’améliore pas par ses efforts. C’est une hérésie que l’on appelle pélagianisme qui consiste à croire que l’homme peut se sauver par ses propres forces et que la vie de Jésus n’a de valeur qu’exemplaire. Mais un chrétien croit que son salut, sa conversion, toutes ses bonnes œuvres viennent d’abord de la grâce de Dieu qui agit véritablement dans sa vie. J’aime souvent dire que le but des efforts de carême c’est de ne pas réussir à les tenir. Il faut, bien sûr, essayer de les vivre au maximum mais un bon carême c’est celui où on fait l’expérience de notre défaite, de notre petitesse, de notre insuffisance. Ainsi, nous arrivons à Pâques avec le cœur prêt pour nous laisser sauver par la mort et la résurrection de Jésus.


Suffit-il de se priver de « gras » pour faire carême ?


Les « efforts de carême » portent traditionnellement sur trois domaines qui sont liés : le jeûne, l’aumône et la prière. Ce sont ces trois points que l’évangile de la messe des cendres met en avant. La privation fait donc partie de l’ascèse du carême mais ne la résume pas. La privation doit mener à l’ouverture du cœur vers Dieu et vers le prochain. Le jeûne concerne la nourriture mais peut aussi toucher d’autres domaines (alcool, cigarette, jeux vidéo, écrans, smartphone etc.). Toutefois il y a des jours de carême ou le jeûne de nourriture est requis (mercredi des cendres et vendredi saint ainsi qu’abstinence de viande les vendredi de carême). Il me semble important de les respecter car le jeûne ne peut pas faire l’économie de la nourriture. Le but du jeûne n’est pas seulement de réguler son usage intempérant de quelque chose mais aussi de faire l’expérience de la faim pour être plus proche des pauvres et pour faire l’expérience de la dépendance envers Dieu. Le carême est aussi un temps de réconciliation avec Dieu. C’est un temps pour demander pardon et regretter ses fautes. C’est pourquoi la pratique clé, incontournable, obligatoire du carême est le sacrement de réconciliation (confession).


Quid de la pratique concrète du carême en France. Ce rite est-il aussi respecté qu’autrefois ?


La réponse à cette question est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. Il est du coup impossible de se faire une idée de la pratique réelle du carême en France puisque c’est une pratique secrète et individuelle. Bien sûr toutes les paroisses de France proposent des choses spécifiques au moment du carême (chemins de croix, permanence de confession supplémentaires etc.) mais aucun curé ne sait ce qui se passe véritablement dans le cœur et la vie de ses paroissiens. L’enjeu du carême est ailleurs. En revanche, on peut noter que depuis 2 ans la messe des cendres connaît un afflux inédit de jeunes qui viennent y participer. Phénomène très nouveau et très impressionnant qui est observé dans plusieurs pays et dont on ne mesure pas encore toute les causes et les conséquences mais qui est un sacré défi pour l’Eglise.


L’expression « face de carême » a longtemps été utilisée pour dépeindre une personne triste ou renfrognée. Pourquoi cette période a-t-elle cette image sinistre dans l’inconscient populaire ?


Sans doute à cause d’une pratique un peu trop doloriste du carême. Pourtant, l’évangile des cendres nous invite exactement à vivre l’inverse : « Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu […] Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes ». Le pape François a souvent fustigé les chrétiens qui affichent des têtes de « carême sans Pâques ». Nietzsche disait, quant à lui, « Je croirai en Dieu, lorsque les chrétiens auront une tête de ressuscités » A nous, chrétiens, de prendre cette invitation au sérieux. Même dans le jeûne et la pénitence, nous sommes les témoins du Christ ressuscité, nous devons témoigner de cette espérance que nous portons, que le Christ est vainqueur de la mort et du mal.

 
 
 

Commentaires


© 2022 par Abbé Clément Barré. Créé avec Wix.com

bottom of page