Référence des textes : Ex 3, 1-15 ; Ps 102(103) ; 1Co 10, 1-12 ; Lc 13, 1-9
Normalement, tout enfant qui est allé à l'école française connaît par coeur le liste des conjonctions de coordinations. On ne sait pas trop définir ce que c'est ou à quoi ça sert mais la liste est gravé au fer rouge dans notre esprit au moyen de cette phrase qui sert de moyen mnémotechnique : "Mais où est donc Ornicar ?" Je ne sais pas comment vous vous représentiez le personnage d'Ornicar, mais personnellement, avec un prénom pareil, j'imaginais que c'était un ornithorynque. Pourquoi cette intro un peu bizarre? Parce que l'évangile de ce jour m'a justement fait réfléchir sur la place et l'importance d'une de ces conjonctions de coordination dans l'expression de notre foi.
J’aime souvent dire que le concile de Chalcédoine a donné au catholicisme sa construction intellectuelle fondamentale. Qu’est-ce que cela signifie ? Le concile de Chalcédoine est le quatrième concile œcuménique qui a lieu en 451 et qui formule dogmatiquement que Jésus Christ est vrai Dieu ET vrai homme, deux natures unies en une personne “sans confusion, ni mélange, ni séparation”. Et je crois que le concile de Chalcédoine est décisif autant sur le fond que sur la forme, au-delà de la formulation fondamentale de l’articulation des natures du Christ, ce que le concile de Chalcédoine permet de comprendre c’est que toute la beauté et la grandeur de notre foi repose sur ce petit “ET”.
Toute la foi chrétienne repose fondamentalement sur cette petite conjonction de coordination. Notre foi chrétienne c’est “et” et non pas “ou”. Ce “et” qui uni ensemble des propositions qui paraissent, d’un premier abord, contradictoires. Dieu “un” ET “Trine”, vrai Dieu ET vrai Homme, nature ET grâce, justice ET miséricorde, fromage ET dessert... et la liste pourrait encore continuer. Charge incombe alors au théologien de préciser en détail comment, autour de ce “ET”, les deux propositions en apparence contradictoire
s’articulent sans confusion, ni mélange ni séparation.
C'est peut-être un peu exagéré, mais je crois que ce “ET” c’est le centre de gravité de l’expression de notre foi. Tout repose sur lui. Regardons l’évangile de ce jour : la première partie nous parle de l’urgence de la conversion : Vous ne savez ni le moment ni le lieu de votre mort, le clocher de l’Eglise pourrait très bien vous tomber dessus à la sortie de la messe, il ne faut donc pas perdre de temps et œuvrer dès maintenant à nous convertir. La deuxième partie nous parle de la patience de Dieu qui non seulement fait tout ce qu’il faut pour que nous portions des fruits de conversions mais en plus nous laisse le temps au-delà du raisonnable pour le faire. Urgence de la conversion ET patience et sollicitude infinie de Dieu.
Nous voyons à quel point ce “ET” est essentiel, s’il n’y avait que la partie sur l’urgence de la conversion alors nous pourrions tomber dans l’affolement, la peur, l’inquiétude ou le pélagianisme c’est à dire la volonté de tout faire par nous-même. S’il n’y avait que la partie sur la sollicitude et la patience de Dieu nous pourrions tomber dans la paresse spirituelle, le quiétisme ou bien le ressentiment envers Dieu devant notre absence de progrès spirituelle.
La collecte de ce jour montre bien cette articulation : “Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l'aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment, relève-nous avec amour.”
Notre œuvre et l’œuvre du Christ s’articulent, se complètent, se rencontrent... le jeûne, la prière et le partage nous sont demandés pour guérir mais c’est bien Dieu qui nous relève.
Voilà quelque chose pour nourrir notre temps de carême, l’œuvre du Christ est d’unir ce qui était séparé en commençant par nous unir à lui. Le temps de carême est un temps de conversion ET de pénitence, un temps pour aimer ET nous laisser aimer, un temps pour faire ET laisser faire.
Comme pour le concile de Chalcédoine, le “ET” finalement dit toujours l’union de l’humain et du divin, l’œuvre de Dieu et la coopération de l’homme. Il dit que Dieu nous sauve en nous associant à son œuvre de salut, il dit qu’il nous aime et nous propose de l’aimer en retour. Avec un peu de temps, je pense même que l’on pourrait montrer que toutes les hérésies chrétiennes reposent sur un refus du “ET”, sur le fait qu’on lui a préféré un “ou” ou un “mais”.
L’amour de Dieu c’est simple comme ce “ET” qui uni, qui rassemble ce que le péché avait séparé. Ce “ET” c’est l’amour de Dieu fait conjonction de coordination. C’est le mystère de la croix planté dans notre langage et notre intelligence, cette croix qui étire, écartèle notre intelligence comme les membres du Christ pour rassembler ce qui était séparé et fait tenir ensemble ce qui semblait s’opposer.
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